Guerre Du Vocabulaire

By Aliénor de Steur, M.A. Candidate in Intelligence and National Security at the Norman Paterson School of International Affairs (NPSIA)

État Islamique (EI), Daesh, Islamic State, ISIS ou ISIL… beaucoup de noms pour une seule organisation. Comment démêler les pinceaux et nommer ce groupe qui fait malheureusement souvent la une des médias? Le problème se pose comme suit : « L’État Islamique » n’est reconnu ni comme un État ni comme Islamique par ses opposants. Appeler ce groupe comme il se nomme lui-même serait en quelque sorte reconnaitre que c’est bien un État et qu’il est bien Islamique. Ceci est inacceptable pour les pouvoirs occidentaux.

Alors, si on n’appelle pas cette organisation « État Islamique », comment doit-on la nommer ? C’est une question bien difficile, surtout lorsque le groupe fait parler de lui autour du monde et ce dans toutes les langues. Le problème se pose aussi au Canada, pays bilingue, qui doit donc choisir un terme qui peut se dire autant en anglais qu’en français. Parce que, en effet, les sphères francophone et anglophone ne s’entendent pas sur l’appellation du groupe.

En France, Laurent Fabius, Ministre des Affaires Étrangères, a  déclaré en septembre 2014 que l’État Islamique serait désormais appelé Daesh par le gouvernement français. Daesh est en fait l’acronyme en arabe de l’État Islamique en Irak et au Levant. Cependant, avant de terminer dans le vocabulaire du gouvernement français, ce diminutif a tout d’abord été utilisé par des médias du monde arabe s’opposant au Groupe État Islamique. Il prit rapidement une tournure péjorative et sonne comme un affront pour l’organisation terroriste. Il paraitrait même que ceux qui l’emploie sur le territoire du groupe soient emprisonnés ou se fassent couper la langue. Ainsi, même si en pratique Daesh est la traduction littérale de ce que les politiques veulent éviter, c’est son caractère moqueur et qui fâche qui en fait le premier choix de la France.

Du côté anglophone, cet acronyme est beaucoup moins utilisé. John Kerry opte plutôt pour la formulation ISIL (Islamic State in Irak and the Levant). Cette dernière est considérée comme une traduction plus appropriée qu’ISIS (Islamic State in Irak and Syria), le Levant comprenant une plus grande région que la Syrie à elle seule.

Cependant, ces appellations ne font pas l’unanimité. Certains médias francophones préfèrent rester plus neutres et n’adhèrent pas à l’attitude défiante du gouvernement français. Ceux-ci opteront donc plutôt pour des formulations telles que « Groupe État Islamique » ou « Organisation État Islamique ». L’ajout de ces qualificatifs avant le mot « État » amoindrit l’importance étatique du groupe. En anglais, on aura plutôt droit à des « so-called Islamic State » ou « self-proclamed Islamic State ». La formulation du gouvernement du Canada se rapproche de cette dernière technique  de l’unanimité en utilisant « so-called Islamic State of Iraq and the Levant (ISIL)», en anglais, et « soi-disant État islamique en Iraq et au Levant (EIIL)», en français. Pourtant, même là, certains y voient un côté moqueur : ce nom sous-entend que le groupe n’est qu’une sorte de farce qui se prend pour ce qu’il n’est pas.

Au final, pourquoi ce débat est-il important ? Comment la façon dont on nomme cette organisation fera-t-elle la différence ? Est-ce que ça fait même une différence ? Encore une fois, les avis sont partagés. Cependant, le symbolisme de la chose est tout de même à prendre en compte. En effet, de nombreux pays se disent être maintenant en guerre contre l’ « État Islamique », État dont ils ne reconnaissent pas l’existence et la souveraineté. En état de guerre, le simple fait de nommer d’une façon ou d’une autre l’ennemi devient alors une arme dans un combat idéologique. La « guerre contre la terreur » dont fait partie cette manche lexicale a en effet un fondement tout d’abord idéologique qu’il serait insensé d’ignorer. Cette guerre des idées est entretenue par les deux camps : l’ « EI » a déclaré la guerre à l’Occident et l’Occident a déclaré la guerre aux terroristes. Pour la France, utiliser le terme péjoratif de Daesh, terme qui enrage le groupe djihadiste, est une forme d’attaque et de déclaration de guerre constante. D’ailleurs, Tony Abbott en Australie a déclaré que, puisque Daesh détestait être ainsi nommé, il ressentait un besoin instinctif d’appeler l’organisation par ce nom-là.

Le Canada devrait-il suivre cet exemple ? Ou rester neutre en utilisant un vocabulaire tel que « Groupe État Islamique » ou « Islamic State Organization » ? Tout cela dépend de la ligne que le pays souhaite adopter. Ferme, déterminée et offensive ou rassembleuse, neutre et dans le compromis ? Ce sera au nouveau gouvernement d’en décider, mais une chose est sure : le pouvoir des mots ne doit pas être sous-estimé.

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